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SHEELOVES "The long and boring road"

https://sheeloves.bandcamp.com/
Déchirant le brouillard comateux d'une nappe protéiforme de son se dispersant pour mieux se reformer aussitôt, la voix claire haut perchée d'une phrase musicale se fait entendre, semblable à la silhouette d'abord vague d'un homme (à moins qu'il ne s'agisse d'une espèce rare de primate encore inconnue) qui se détache progressivement sur le fond brumeux de la ville de Londres où se rend régulièrement en pèlerinage le musicien/compositeur nourri à la musique des Kinks, de The Soft Machine, Nick Drake, The Who, Syd Barret, Felt, Bill Callahan (Smog) et tant d'autres, afin d'y communier avec l'esprit de ses ancêtres. Si ce n'est qu'à la pop psychédélique mâtinée de l'esprit pionnier du punk anglais, Sheeloves mêle les influences folk et blues américaines les plus diverses, Neil Young en tête bien sûr.
Mais si Sheeloves révèle plus que jamais avec cet album l'étendue de son spectre musical aussi bien que l'éclectisme de son répertoire, ce n'est pas a priori pour verser dans l'esthétique du collage à laquelle ses compositions résistent malgré la tentation qui se fait sentir parfois d'y céder et où excelle un musicien comme Beck avec lequel il entretient certaines affinités évidentes (surtout celui de la première période: de Mellow Gold à Odelay en passant par One foot in the grave). Le musicien procède bien plutôt par superposition de pistes comme un peintre superpose les couches de peinture sur sa toile, apportant une touche de lumière ici, d'ombre là, caractéristique d'une démarche intentionnellement artisanale imprimant sa marque résolument lo-fi suite au virage abordé à l'issue de l'album Forever is bullshit (2000). Minimalisme des moyens de production intimement lié à la réduction du combo à son fondateur et compositeur exclusif, Philippe Laude.
Du fond de la cave suintante d'humidité où le musicien s'évertue à trouver la formule, nous parviennent les échos fantastiques d'un monde de fantômes familiers à l'univers angoissé de son créateur. De dissonances en reverb prolongeant le cauchemar jusqu'à l'état de veille, une inquiétude sourde nous guette, un œil dans le rétroviseur, lancés à toute bringue (All gone out the window) sur l'autoroute d'un soleil mouillé par les larmes traîtresses d'un paysage trompeusement monotone, car tout s'y métamorphose sans crier gare, à moins de manquer à chaque instant de s'évanouir … dans la nature bien sûr (Doctgirl is dead et sa partition de sitar que n'aurait pas reniée George Harrison lui-même: Ravi Shankar, sors de ce corps!). Souvent aussi l'ennui s'y change en rêverie mélancolique (From nowhere to nowhere et sa guitare plaintive sur un riff lourd d'où peine à émerger une voix étouffée aux mots qui nous arrivent distordus). C'est à une esthétique de la contamination que se livre les sons et les ambiances de l'album: structures répétitives opérant par variations subtiles et déplacements succincts du même thème, traduction d'une forme d'hypnose propre au monde onirique à force d'être absurde dans lequel nous avons parfois le sentiment d'évoluer tels des spectres catatoniques au sein d'un hôpital psychiatrique aux dimensions de la société humaine. C'est dire que le rêve peut aussi virer au cauchemar comme dans Big enchilada et son final apocalyptique, les pistes dissonantes se superposant les unes aux autres en une apothéose infernale aux mille trompettes de la mort, ou dans Lay down et son leitmotiv inquiétant d'orgue.
Cependant, une forme d'humour détaché _ Talk to deaf ears aux sonorités jazzy déjà entraperçues sur l'album Year of the monkey se superposant à une rythmique de surf rock ralentie, ou Better than sex et son bluegrass indécrottable _ ainsi que de mystique contemplative _ At night sur le fond étoilé de guitares scintillantes duquel la rumeur tournante des sphères fait entendre son souffle _ imprègnent l'album d'une forme d'apaisement relatif toujours à la merci d'un déséquilibre périlleux de l'esprit. Goddamn weird et sa rythmique obsédante de lourdeur métronomique nous révèle ainsi, aux modulations "trafiquées" de la voix symptomatiques d'un dédoublement manifeste de la personnalité, la propriété des fantômes qui hantent la route sur laquelle nous nous sommes engagés et qui ne sont que l'émanation de notre propre schizophrénie.
C'est sans aucun doute parce que Philippe Laude alias Sheeloves refuse d'emprunter la même route que les autres (Don't follow the leader) et assume pleinement un rôle à part qu'il revendique (The importance of being a loser) au sein du paysage musical actuel, que sa musique résonne de façon aussi intime à nos oreilles. Artisan émérite de la scène folk-rock psychédélique internationale, The long and boring road est son dernier joyau en date: d'une richesse harmonique rare aux compositions travaillées déroutant nos habitudes acoustiques, tous les éléments sont là. Sheeloves vient défier les lois de la gravité musicale pour nous offrir un album imprévisible à écouter et réécouter sans jamais s'en lasser. Un album culte donc, vous l'aurez compris, à côté duquel il serait vraiment dommage de passer!
SEB.